La casa que se bifurca, Madrid, Espagne
Architecture spatio-temporelle
La casa que se bifurca à Madrid est atypique à plus d’un titre. Son concepteur, Borja Lomas interpelle sur les liens finalement étroits qu’entretiennent l’espace et le temps en architecture. Il s’intéresse également à l’épigénétique, système d’interdépendance entre le programme génétique et l’environnement. La « forme trouvée » de l’habitation, sa morpho-logis, en est la résultante tout comme le choix de sa double peau en acier autopatinable !


Espace-temps
« Contrairement à Newton et Schopenhauer, votre ancêtre ne considérait pas le temps comme absolu et uniforme. Il croyait en une série infinie de temps, en un réseau vertigineux et en constante expansion de temps divergents, convergents et de temps parallèles. Cette toile de temps – dont les brins se rapprochent, se bifurquent, se croisent ou s’ignorent à travers les siècles – embrasse toutes les possibilités. » – Jorge Luis Borges – Le Jardin aux sentiers qui bifurquent (1941). Nul doute que cet ouvrage de l’immense écrivain argentin ait inspiré le nom de cette maison de la banlieue chic de Madrid et nourri, avec Einstein, les réflexions de son concepteur. « Les architectes parlent souvent des qualités de l’espace, mais nous réfléchissons rarement à l’essence temporelle qui y est nichée. Les limites et les configurations spatiales impliquent différentes perceptions du temps. Cette maison, éloignée du paradigme de la boîte ou de l’espace unique et homogène, par sa configuration ramifiée, nécessite d’être parcourue pour être comprise et connue, exigeant ainsi du temps et encourageant à explorer la condition temporelle de l’espace, observe-t-il. Ses possibles parcours et bifurcations forment une énigme dont la clé est le temps. À chaque pas, l’espace change et se déploie selon le mouvement de notre corps. Que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur, chaque point de vue présente des considérations particulières ; les plans de la façade métallique s’ouvrent et se ferment au fur et à mesure que nous la parcourons. »
La matière du temps
« L’acier autopatinable parle aussi d’un changement perpétuel, s’oxydant avec le temps, se transformant comme la matière des êtres vivants. L’enveloppe de la maison devient une collection de tableaux peints par le climat ; le vent et la pluie dessinent et forment différentes teintes et taches, créant une peau dotée d’une identité propre qui exprime l’entropie du lieu. De même, les vitrages, avec leurs reflets toujours changeants, estompent les limites entre l’intérieur et l’extérieur, intégrant le jardin dans l’espace domestique. Grâce à sa forme ramifiée, tous les arbres sont préservés, et en même temps, une interrelation entre le naturel et l’artificiel se forme. La maison devient jardin et le jardin devient espace habitable. La lumière naturelle, dans son mouvement incessant tout au long de la journée, écrit, à travers ombres et reflets, cet incessant passage du temps. De jour, les jalousies en acier Corten filtrent la lumière et bloquent les vues, créant l’effet de « voir sans être vu ». La nuit, cette condition s’inverse et la maison met en scène son activité dans l’espace du jardin. »





Généa-logis
La villa est née d’une osmose parfaite avec son site et son environnement. Ses corps ramifiés obliquent afin de contourner les arbres préexistants, de se mettre à distance de la rue, de s’abriter du vent du nord et s’orientent au sud pour jouir du paysage et dialoguer avec la forêt voisine. Ses trois niveaux s’insinuent dans la déclivité du terrain que domestiquent ses rampes, emmarchements, terrasses et son bassin de nage. Reposant sur des portiques métalliques, ses volumes supérieurs méridionaux en cantilever limitent l’emprise au sol tout en ombrageant avec bienveillance les espaces de vie extérieurs et en maximisant la transparence du rez-de-chaussée.
Pour Borja Lomas, le programme et sa distribution dans les trois dimensions doivent contenir en les anticipant la spécificité de chaque famille, l’évolution dans le temps de sa composition, des modes de vie et besoins de chacun de ses membres. Le rez-de-chaussée accueille les espaces de réception, la cuisine, la chambre des grands-parents et celle des invités. L’étage offre deux autres chambres en plus de la suite parentale, une bibliothèque et un bureau partagé. Le socle semi-enterré abrite les locaux techniques, le garage, une salle de jeux et une de sports. La géométrie de chaque espace se veut simple ; rectangulaires, les pièces adaptent leur implantation, surface, hauteur, façade, baies, éclairage, ventilation et mobilier à leur destination propre. Ainsi en est-il du riche éventail d’ouvertures que recèle son architecture depuis la meurtrière jusqu’à la loggia en passant par le fenestron, le bow-window, la pergola.
Il en est de même des panneaux d’acier Corten, de leurs dimensions, calepinage et traitement de surface : pleins, plans, plissés, ajourés, inclinés. Ils se font jalousies pour protéger les vitrages qu’ils devancent, ventiler la double peau ou théâtraliser une cage d’escalier, biseaux pour (en)cadrer les loggias.
Dans la maison, règne une blancheur quasi éthérée – mobilier blanc, filaire ou transparent, voire suspendu comme le plateau circulaire de la table de salle à manger – qu’animent une multitude d’échappées visuelles tant intérieures qu’extérieures. Des trémies aux garde-corps vitrés libèrent verticalement le regard. Installé au cœur de l’habitation et ceinturé d’acier poli miroir, le cylindre de la cage d’ascenseur vient perturber le flux conventionnel spatio-temporel, qu’il déforme en superposant des espaces de temps, superposition quantique impossible. Autre télescopage temporel. Une partie des documents graphiques explicitant le concept architectural juxtapose des « toiles de temps » – références picturales ou photographique intemporelles de notre imaginaire collectif : Les baigneuses de Gauguin pour la piscine, Le déjeuner sur l’herbe de Manet ou Les cyprès de Van Gogh pour le jardin, Western Motel d’Edward Hopper pour le studio des grands-parents, Muybridge pour la cage d’escalier, Vermeer pour l’atelier-bureau, nature morte de Cézanne pour la cuisine… « Nous ne pouvons pas arrêter le temps, mais nous pouvons construire des espaces qui rendent sa perception plus évidente, « densifier le temps », même si ce n’est peut-être qu’une illusion… »


- Maîtrise d’ouvrage : privé
- Architecte : Voluar Arquitectura
- Entreprise : Voluar Construccion